Bonjour monsieur le maire, adieu l’abbesse

De l’église Saint-Pierre à la place du Tertre, il n’y a qu’un pas. Mais cette très courte distance est celle d’un bigbang : le passage de l’Ancien Régime à la Révolution. Tandis que l’abbaye royale disparaissait corps et bien, la place du Tertre vit naître, en 1790, la mairie de Montmartre.

 

> Après avoir quitté l’église Saint-Pierre, frayez-vous un chemin jusqu’à la place du Tertre toute proche, en remontant sur quelques mètres la rue Norvins. 


Ignorez un instant le folklore des peintres et des caricaturistes de Montmartre. Oubliez le grand caravansérail à touristes. Considérez le lieu tel qu’il devait être à la fin du 18ème siècle : une simple place de village, avec ses guinguettes et sa mairie. La mairie ? Quelle mairie ? Nul parisien n’ignore que la mairie du 18ème arrondissement, dont dépend aujourd’hui Montmartre, se situe au Nord de la butte. Oui, mais il n’en fut pas toujours ainsi. 


Naissance d'une commune

Première mairie de Montmatre, place du Tertre, ParisAvec la Révolution, l’Abbaye royale, dont dépend le hameau de Montmartre, et la paroisse Saint Pierre laissent la place à une commune, entité administrative créée par une loi de décembre 1789.


Le premier maire de Montmartre,  Nicolas-Félix Desportes, 27 ans, est élu le 22 mai 1790. Il choisit d’installer sa mairie, à côté de son domicile, au premier étage de l’ancien presbytère ! Aujourd’hui, une modeste plaque signale cette première mairie au numéro 3 de la place du Tertre.


Desportes (1763-1849) n’a pas laissé un grand souvenir sur la butte. Il n’a été, il est vrai, maire de Montmartre que deux ans, avant de devenir diplomate sous le Directoire, puis préfet du Haut-Rhin pendant l’Empire. 


Fils d'un négociant de Rouen, monté à Paris pour faire son droit et marié à une riche héritière, ce jeune bourgeois a le profil d’un Rastignac.  Son sens de l’ordre publique lui vaut, très vite, les faveurs de la Révolution et son mandat de maire.  Avant de prendre les rênes de la commune de Montmartre le jeune homme avait, dit-on, su contenir sur la butte la colère du peuple.

 

La menace des indigents

Une concentration exceptionnelle de pauvres gens menaçait en effet de s’attaquer aux symboles de l’Ancien Régime. En juillet 1789, 20 000 manifestants étaient ainsi montés à l’assaut de l’abbaye, soupçonnée d’abriter un dépôt d’armes et d’accaparer les grains. Pourquoi, direz-vous, tant de manifestants dans un simple hameau, éloigné du centre de  la capitale ? 


Pour le comprendre, il faut remonter à 1775. L’économiste réformiste Turgot, contrôleur général des Finances de Louis XVI, avait alors créé des «ateliers de charité» destinés, en période de disette, à procurer du travail aux indigents. L’un de ces ateliers, destiné au remblaiement des carrières, fut ouvert à Montmartre. 


Transformé en «atelier de secours» dès l’été 1789, il vit ses effectifs passer, en un temps record, de 2000 à 17000 travailleurs. Ce qui explique l’affluence de «mésireux» sur la butte. Et la menace permanente d’insurrection, car l’encadrement de l’atelier ne tarda pas à se détériorer. 


Un maire trop diplomate

Félix Desportes sut, dit-on, éviter les débordements, avant la fermeturre de l’atelier de secours en 1791. Pas de doute, le premier maire de Montmartre avait le sens de l’ordre et de la diplomatie. Le Comité de Salut public finit d’ailleurs par le lui reprocher pendant la Terreur. 


Parmi les griefs retenus contre le maire : l’attitude conciliante qu’il adopta vis à vis de la dernière abbesse de Montmartre, Marie-Louise de Montmorency Laval. Aujourd'hui, avec le recul, qui songerait à le lui reprocher ? Imaginez donc cette abbesse, une grande et vieille dame, issue de la plus ancienne noblesse, soudainement confrontée à la disparition d’une institution religieuse fondée au 12ème siècle par le roi de France ? Marie-Louise de Montmorency Laval (1723-1794), fille d’un maréchal de France, avait le sens du devoir. Elle ne pouvait imaginer un instant d'abandonner la responsabilité d’une des plus anciennes abbayes royales. Quitte à sombrer avec sa charge.


L'abbaye condamnée

Déjà, en 1786, trois ans avant la Révolution, l’abbesse de Montmartre avait dû se résoudre à perdre une partie du territoire de l’abbaye. Le bas de la butte, qui comprenait notamment le cimetière et la chapelle Notre-Dame-de Lorette, avait été purement et simplement annexé par Paris avec la création de l’enceinte des Fermiers généraux : une enceinte fiscale (et non défensive), ponctuée d’octrois, qui permettaient le prélèvement de taxes sur certains produits entrants dans la ville. Cette amputation de l’abbaye par un pouvoir royal en quête de ressources et de réformes n’était qu’un préambule.


La dernière abbesse de Montmartre, collection Pax

Une fois la Bastille tombée et le roi placé sous le contrôle du peuple, un décret de novembre 1789 mit les biens ecclésiastiques à la disposition de la Nation. Un arrêt de mort pour l’abbaye royale, qui outre les vignes, les pressoirs, les moulins et le verger de Montmartre, disposait des seigneuries de Clignancourt, de Barberie (près de Senlis), de Boissy aux Cailles et d’Herbauvilliers dans le Gâtinais, de Boulogne (près de Saint-Cloud), de Bourg-la-Reine. Sans oublier ses maisons et ses fermes, à Paris et aux environs. 


Le 14 avril 1790, les biens des ordres religieux sont transférés aux autorités civiles et deviennent biens nationaux. Puis, on procéda, dès l'automne suivant, à leur adjudication. Exit l’une des plus puissantes féodalités de la région. La communauté des bénédictines de Montmartre est alors irrémédiablement vouée à la dislocation (lire le livre consacré à Marie-Louise de Montmorency).

 



Les religieuses menacées de dispersion

Le 13 février 1790, un décret interdit les voeux monastiques et donc les congrégations religieuses. Pendant un temps, à Montmartre, 39 religieuses sur 55 font le choix de rester ensemble. Elles se retrouvent confiner sur les 6 arpents de terre - 6 arpents carrés, soit environ 3 hectares - que leur a laissés la commune. Ne pouvant plus compter que sur les salaires que leur verse le nouveau pouvoir, elles ne doivent alors leur survie qu’à l’attitude conciliante de quelques élus, comme le maire de Montmartre.  


Dans le même temps, Marie-Louise de Montmorency, devenue la citoyenne Louise Laval, subit les prétentions du curé assermenté. Montmartre est alors divisé en deux paroisses : Notre-Dame-de-Lorette, au pied de la butte, et Saint-Pierre, au sommet. 


Tout prêtre qu’il est, le nouveau curé de Saint-Pierre ne fait pas de cadeau aux bonnes soeurs, s’appropriant au passage quelques biens de l’abbaye comme un grand ostensoir de vermeil tout orné de pierres précieuses. Les religieuses arrivent tout de même à mettre à l’abri quelques précieuses reliques, notamment des morceaux de la croix. Le tout, caché dans des caisses, est enfoui dans le cimetière de la Courneuve. Rocambolesque !

 

Finalement, tandis que la monarchie sombre définitivement, un décret du 4 août 1792 ordonne l’évacuation et la vente de toutes les maisons occupées par les religieuses. L’abbesse de Montmartre et quelques soeurs quittent la butte le 16 août et trouvent à se loger sur la commune de La Franciade (nouveau nom de Saint-Denis : Révolution oblige !). 


La dernière abbesse guillotinée

La liberté de Marie-Louise de Montmorency, arcboutée sur sa responsabilité d’abbesse, ne tient plus qu’à un fil. Accusée d’entente avec les ennemis de la République, elle finit à la prison de Saint-Lazare en novembre 1793. Puis, accusée de comploter dans la prison, elle est traînée devant le tribunal révolutionnaire et guillotinée à la barrière du Trône, au début de l’été 1794. Agée de 71 ans, elle était dit-on sourde et mal voyante. 


Ainsi, quelques jours avant la chute de Robespierre, le corps de la dernière abbesse de Montmartre finit dans les sables d’une ancienne carrière de Picpus, comme 1 400 autres cadavres jetés, cet été là, dans deux fosses communes. 


Quant à l’abbaye, vendue comme bien national à des exploitants de carrières, elle fut bien vite rayée de la carte. Seule subsiste, là haut sur la butte, l’église Saint-Pierre, protégée par son double statut d’église abbatiale et paroissiale. 


Cette exception prouve que les révolutionnaires de 89 restaient malgré tout des paroissiens, souvent attachés à leur église. Quant à ceux qui ne l’étaient pas, ils eurent tôt fait de trouver aux lieux de culte une nouvelle destination : entre deux offices, les églises servirent à abriter des clubs politiques révolutionnaires.

 

Montmartre, 2000 ans d'histoire