De Barbès aux Halles : suivez la voie du poisson...

Etale de poissons, les Halles de Paris, par Eugène Adget

Desaxez-vous, relaxez-vous ! Si vous changiez d’axe pour voir la ville - et la vie - autrement ? Au lieu d’emprunter l’itinéraire le plus évident, changez radicalement de perspective, en mettant vos pas dans une voie du passé. De Barbès aux Halles, suivez la voie du poisson…

 

Commencez votre balade au métro Château-Rouge. Descendez le boulevard Barbès en direction de Barbès-Rochechouart (visez le métro aérien en bas du boulevard). Prenez le trottoir de gauche, jusqu'au coin de la rue des Poissonniers. Jetez un oeil sur cette rue, très commerçante et pas très large. La rue des Poissonniers est un vieil axe parisien, qui serpente très loin vers le Nord jusqu'à la hauteur de l'île Saint-Denis. Retenez le nom de cet axe dans un coin de votre tête.

Visez la rue du Faubourg Poissonnière

Traversez le boulevard Barbès et continuez à le descendre. Arrêtez-vous au coin du boulevard Barbès et du boulevard de Rochechouart, devant le célèbre magasin Tati. Laissez filer votre regard, face à vous, de l’autre côté du métro aérien en direction du boulevard Magenta. Bien que relooké et agréablement planté d’une deuxième rangée d’arbres, le boulevard Magenta, axe haussmannien rectiligne, ouvre une béance en direction de République. Faites glisser vos yeux sur la droite. Et observez ce qui se passe. Dans le biais du carrefour Barbès, un autre axe se dessine, plus étroit, mais beaucoup plus avenant. Admirez les formes courbes de la petite rue qui s’ouvre devant vous. C’est la rue du faubourg Poissonnière, un axe historique qui plonge tout droit vers le ventre de la ville.

La rue du faubourg Poissonnière, comme son nom l’indique, est l’ancien axe du poisson.  Avant le percement des boulevards, elle prolongeait la rue des Poissonniers que nous avons croisée tout à l'heure. Vous pouvez d'ailleurs avec un peu d'imagination, en laissant filer votre regard de gauche à droite, retracer mentalement ce vieille axe. Une route qui, pendant des siècles, a été essentielle à la vie quotidienne de la ville. Les harengs de la Baltique, dont les Parisiens faisaient jadis l’ordinaire de leur consommation, empruntaient cette route en lourds charrois.  Relax ! Gardez bien en tête qu’il s’agit d’un axe historique.


Prêt à faire un voyage dans le temps ?

Traversez le carrefour Barbès, passez devant la banque LCL, pour vous engager dans la rue du faubourg Poissonnière. Laissez-vous porter par le serpentement de la rue et sa pente douce qui va vous conduire tranquillement au pied de la butte Montmatre, puis au centre de la ville. Admirez au passage la diversité de l’architecture.

Vous allez longer (sans vous en douter), sur votre gauche, un des hauts lieux de l'histoire parisienne : le clos Saint-Lazare. Au Moyen-Age, on y soignait les lépreux, hors des murs de la ville. Cette institution fondée par le roi Louis VI et gérée par des religieux (en particulier le célèbre Saint Vincent) disposait d'une très vaste étendue de terrains (environ six fois le jardin du Luxembourg). Grosso modo, le long de l'axe que vous êtes en train de descendre, le clos s'étendait de Barbès-Rochechouart jusqu'à la rue de Paradis, que vous allez traverser tout à l'heure.

Attention ! Chemin faisant, lorsque vous allez croiser la rue de Maubeuge, porter votre regard sur la gauche dans la rue de Belzunce : au fond de cette rue vous apercevez le chevet d'une imposante église : c'est l'église Saint-Vincent-de-Paul, construite au 19ème siècle sous la Restauration. Son nom est un des rares échos (très indirect) de l'histoire du Clos Saint-Lazare. 

Lorsque vous croisez la rue de Paradis, regardez partir cet axe ancien sur votre droit et imaginer mentalement son prolongement, très loin à l'Ouest, via la rue Lamartine et la rue Saint-Lazare, jusqu'à la gare Saint-Lazare. Drôle d'histoire ! Le Clos Saint-Lazare, par une sorte d'improbable capilarité, a donné son nom à une gare du 19ème siècle  (distante de plus d'un kilomètre), par la magie du cheminement d'un vieil axe.


Attention, vous allez passer au dessus du plus vieil égout de Paris !

En poursuivant votre chemin, par la rue du faubourg Poissonnière, vous n'allez pas tarder à traverser la rue Richer (sur votre gauche) et la Rue des Petites écuries (sur votre droite). Nous vous invitons à vous arrêtez à ce carrefour et à faire une nouvelle fois un petit effort d'imagination. Vous êtes sur un des points les plus bas de la ville, à l'emplacement exact d'un ancien bras de la Seine qui serpentait au pied des collines de Belleville et Montmartre. Peu à peu ce bras s'est déplacé jusqu'au cours actuel du fleuve. Pendant des siècles, ce bras mort a servi à irriguer les cultures maraîchères, et s'est peu à peu transformé en un égout puant à ciel ouvert. A partire du 18ème siècle, il a été peu à peu recouvert, pour devenir un nouvel axe urbain, très rectiligne, qui partant de la place de la République, se poursuit par les rues du Château d'eau, des Petites écuries, Richer, Provence, La Boétie, Pierre Charron... jusqu'à la Seine à la hauteur du pont de l'Alma.


Prochaine étape : une frontière historique

En traversant le boulevard Poissonnière à la hauteur du Grand Rex, souvenez vous que les boulevards représentent une importante limite historique de la ville : ils ont été tracés sous Louis XIV au moment de la destruction des derniers murs d’enceinte (l'enceinte de Charles V, prolongée par l'enceinte des fossés jaunes). Imprégnez-vous de cette limite : elle marquait autrefois le passage des faubourgs à la ville. Une fois que vous l’aurez franchie, notez que la rue du faubourg Poissonnière change logiquement de nom pour devenir rue Poissonnière.


En continuant à suivre la rue Poissonnière, vous allez traverser le quartier du Sentier

C’est un lieu très particulier, qui garde la mémoire d’un ancien « no man’s land » entre les deux murs d’enceinte : d’une part, le mur des fossés jaunes, construit sous Louis XIII pour mieux protéger l’Ouest de la ville, d’autre part la muraille de Charles V bâtie au 14ème siècle par le roi du même nom. Souvenez vous, en poursuivant votre ballade dans la rue Poissonnière et en traversant successivement les rues de Cléry et d’Aboukir, que ces deux rues correspondent à l’emplacement exact de la muraille de Charles V.


Vous venez d’entrer dans la ville médiévale 

Au bout de la rue Poissonnière, traversez vite la rue Réaumur percée à l’époque moderne. Puis, entrez, droit devant vous, dans la rue Montorgueil. Le nom de cette rue fait écho à la pente que vous avez commencé à dévaler il y a déjà quelques minutes. Sans le savoir vous avez descendu le Mons Superbus ou Mont Orgueilleuxqui a donné son nom à la rue Montorgueil. Continuez à humer le passé, en descendant cette très vieille rue parisienne, dernier maillon du long parcours du poisson de la Mer du Nord vers les Halles. Lorsque vous croisez la petite rue Tiquetonne, imaginez-vous face au mur de Philippe Auguste, la deuxième enceinte de la ville construite au 12ème siècle.


Au bout de la rue Montorgueil, vous voici arrivé dans le ventre de Paris

Ce quartier fut, de Philippe Auguste à Georges Pompidou, le ventre de Paris. Les Parisiens pouvaient y trouver toutes les denrées alimentaires et en particulier les fameux harengs venus tout droit de la Baltique… via la rue Poissonnière. Voilà, vous venez de vous ressourcer en empruntant un grand axe économique, historique et logique !