Paris Rive gauche, un ange passe / 1

Ange, collégiale Saint-Louis de Poissy, 13ème siècle, France, Musée national du Moyen-Age

Début de notre découverte du gothique rayonnant, au Musée national du Moyen-Age.


> Dirigez-vous au rez-de-chaussée, vers la salle 11.

> Puis au fond de cette salle, repérez, à gauche sur le mur du fond, une tête d’ange.  

> Prenez le temps d’observer ce drôle de petit bonhomme venu tout droit du 13ème siècle, son visage fripon d’enfant joufflu, les grands yeux en amande sous les boucles folles,  ce sourire bien présent, un rien narquois. 



Un drôle de petit bonhomme 

Ange ou enfant ? Qu’importe ! Ce gamin là, vous le reconnaîtrez entre mille. Il a son expression personnelle, son identité, il est pour ainsi dire vivant. Vous n’aurez aucun mal à vous souvenir de lui. 

Appelons-le « Ange de Poissy ». Il provient de la collégiale dominicaine Saint-Louis de Poissy (aujourd’hui dans les Yvelines). Selon toute vraisemblance cet ange a été sculpté dans un atelier francilien, et très certainement parisien. Il date de la fin du 13ème siècle, un siècle, où, la sculpture atteint, à Paris, des sommets de présence, de délicatesse, d’élégance. Ce subtil point d’équilibre rappelle les chefs d’œuvre de la Grèce du 5ème siècle.

Ce grand art s’est élaboré, tout au long du 13ème siècle, entre Seine et Bièvre, là où l’on trouve un calcaire au grain incomparable, et surtout là où s’opère une révolution de la pensée qui aura des répercussions sur toute l’Europe. C’est le temps des cathédrales, des églises, des chapelles et des collèges universitaires ; c’est le temps des bâtisseurs. 

 

 

> Toujours dans la salle 11, levez la tête vers le plafond et découvrez une série d’objets circulaires à décor végétal.

> Découvrez ces couronnes de feuilles avec attention. Il ne s’agit pas de motifs décoratifs issus de l’imagination fertile du sculpteur.



Tout un herbier

Il y a là des feuilles d’érable, des feuilles de figuier, des feuilles de lierre, des feuilles de vigne… et même des grains de raisin ! C’est l’évocation directe de la nature, observée avec la précision du botaniste. Au 13ème siècle, aux environs de Paris, poussent la vigne, le figuier, l’érable et le lierre. Le sculpteur en a restitué les feuilles, avec perfection : la perfection que requiert l’évocation de l’œuvre du « Créateur ». Une observation toute scientifique en terre chrétienne : révolution de la pensée !

Revenons à nos couronnes de feuilles. Aussi respectueuses soient-elles de la nature, elles n’en constituent pas moins un décor de pierre ; un décor délicatement sculpté à l’entrecroisement de deux nervures de pierres. Ces feuilles ornent l’un des éléments les plus importants de l’architecture médiévale : la clé de voûte. Placées, comme on le pressent ici, à la croisée des ogives, ces clés de voûte constituent un des éléments essentiels de l’architecture gothique.


Une révolution intelectuelle

Nous sommes en plein 13ème siècle à Paris. L’architecture gothique atteint sa maturité. On s’est définitivement affranchi des codes du passé. Les colonnes s’élancent vers le ciel. Les murs semblent disparaître. L’architecture aérienne s’efface dans le miroitement de la lumière et de la couleur, mais aussi sous la discrète beauté du décor végétal. Les clés de voûte, que nous admirons ici, en sont le témoignage. Elles proviennent de la salle capitulaire du collège de Cluny (1269-1275).

Masque feuillu, clé de voûte du collège de Cluny (1269), musée de ClunyEn plein 13ème siècle, à Paris, sur la rive gauche de la Seine. Derrière les murs d’enceinte de Philippe Auguste, se développe une puissante université. Des milliers d’étudiants de France et d’Europe sont hébergés dans les  collèges nouvellement construits. Le collège de Cluny est l’un d’eux. Il a été édifié, au 13ème siècle, par l’abbaye de Cluny (Bourgogne), à proximité de son hôtel parisien (là même où nous sommes aujourd’hui). Le collège de Cluny (détruit au 19ème siècle) fait alors face à un autre illustre collège, le collège de Sorbon…

Au 13ème siècle, la rive gauche de Paris est le lieu de la foi, mais aussi de la théologie, de la pensée, du raisonnement, voire de la science. Les couronnes de pierre du collège de Cluny sont les « marqueurs » élégants et discrets de cette révolution. L’audace pousse même le sculpteur a mêlé avec virtuosité le décor de feuilles et le visage des hommes. Découvrez, parmi les clés de voûte du collège de Cluny, l’audace de ce masque feuillu qui fait irrésistiblement penser au faune de la mythologie romaine…


Paris 1200, un ange passe